Maroc-Espagne
Les dernières colonies en Afrique


Alors que dans le monde entier les puissances coloniales ont trouvé un règlement aux questions territoriales de leurs ex-colonies, la présence espagnole continue aujourd'hui au Maroc à travers pas moins de 11 colonies: les deux villes de Sebta (Ceuta) et Mlilya (Melilla), trois îles à Al Hoceima dont l'île de Nkor, la presque-île de Badis ( Vélez de la Gomera), trois îles Al-Jaafarya (Chafarinas), île d'Alboran et l'île de Leila (Perejil) qui vient s'ajouter, très récemment, à la collection de colonies espagnoles et qui a failli déclenché un conflit armé.























En juillet 2002,  à la veille du mariage du roi Mohammed VI, célébré à Rabat dans une atmosphère de fête, une crise a éclaté entre le Maroc et l'Espagne à propos d'un rocher inhabité (Leila pour les Marocains, îlot du Persil pour les Espagnols) de 13 hectares, situé au bord de la côte marocaine (moins de 150 m) que les bergers fréquentent pendant la marée basse. Ce rocher comporte deux grottes qui peuvent contenir jusqu'à 200 personnes et servent de refuge aux trafiquants, aux contrebandiers et aux immigrés clandestins, d'où, selon la version officielle, la décision du Maroc d'y installer un poste de surveillance dans le cadre de la lutte contre la drogue, la contrebande et l'immigration clandestine répandues dans cette zone du Nord du royaume. Sans entrer dans la polémique sur les intentions du Maroc, l'îlot de Leila fait partie historiquement, juridiquement et géographiquement du territoire marocain:

Historiquement, le rocher de Leila, comme d'ailleurs des dizaines d'autres rochers similaires éparpillés le long de cette côte,  fait partie du Maroc depuis la fin du protectorat espagnol sur la zone Nord du royaume en 1956.

Administrativement, les colonies espagnoles au Maroc sont connues et rattachées à l'une ou l'autre province du sud de l'Andalousie: la ville de Sebta est rattachée à Cadix alors que Mlilya et les îles, sont rattachées à Malaga. Par conséquent, le rocher de Leila, qui ne figure sur aucune carte, n'appartient administrativement à aucune communauté espagnole et l' Etat espagnol n'a jamais revendiqué sa souveraineté sur l'îlot.
Mais le gouvernement d'Aznar estime que le rocher est rattaché à Sebta. Il condamne l'installation de poste de surveillance sur l'îlot et exige le retrait des gendarmes marocains. En joignant les actes aux paroles, l'état-major espagnol dépêche immédiatement autour de l'île trois patrouilleurs. Le 17 juillet 2002, l'Espagne occupe l'île de Leila, à l'aide des unités spéciales de l'armée espagnole appuyée par des hélicoptères Super Puma et des plongeurs de l'infanterie de marine et toute une couverture impressionnante de bâtiments de guerre. Du spectacle  pour les habitants de la région. Six membres de la gendarmerie marocaine sont arrêtés et emmenés à Sebta. L'Espagne communique que le Roi Juan Carlos, les partis, le Conseil de sécurité et les alliés ont été avisés.
Face à cette démonstration de force sans précédente, le Maroc décide de saisir le Conseil de sécurité, la Ligue arabe et l'OCI et de sensibiliser l'opinion publique internationale sur ce nouveau conflit colonial. Le porte-parole du gouvernement marocain appelle l'Espagne à retirer ses troupes des eaux territoriales du Maroc car elles bafouent sa souveraineté.
Madrid réagit en renforçant, le même jour, ses garnisons dans les îles occupées le long des côtes marocaines et envoie des renforts impressionnants à Sebta et Mlilya.
De son côté, le porte-parole de la Commission de l'Union européenne, un Danois qui ignore où se situe le rocher,  crie hâtivement à une violation de l'intégrité territoriale espagnole alors que les responsables espagnols eux-mêmes admettent que l'îlot n'appartient administrativement à aucune communauté espagnole!

D'intenses efforts diplomatiques et surtout la médiation menée par le Secrétaire d'Etat américain Colin Powell ont permis de désamorcer, provisoirement, cette crise. L'Amérique se préparait à l'invasion de l'Irak et n'avait aucun intérêt à laisser deux alliers s'enliser dans un conflit qui déstabiliserait toute la région. L'armée espagnole a retiré ces unités, le Maroc a démantelé le poste de surveillance et les chèvres ont retrouvé leur îlot de Persil.

Cette grave crise entre les deux royaumes n'est ni la première et ne sera certainement pas la dernière. C'est une suite logique de la stratégie de crise adoptée par les gouvernements espagnols, et qui a été accentuée par le gouvernement de la droite radicale populiste d'Aznar.

Cette présence armée de l'Espagne au Maroc demeure méconnue en Europe et a été longtemps oubliée des espagnols eux-mêmes. L'affaire de l'îlot aura eu au moins le mérite de sensibiliser l'opinion publique internationale sur cette présence anormale et anachronique des dernières colonies de l'Empire colonial espagnol en Afrique.
D'autre part, cette crise pouvait paraître incongrue mais elle révèle l'ambiguïté du colonialisme espagnol au Maroc en général et au Nord du Maroc en particulier. La décolonisation espagnole au Maroc s'est déroulée à dose homéopathique: le Rif en 1956, Tarfaya sur l'Atlantique en 1958, Sidi Ifni en 1969, le Sahara en 1975. Les deux villes et les îles attendent leur tour.
Les arguments avancés par l'Espagne pour justifier sa présence au Nord du Maroc relèvent tous de l'idéologie coloniale du siècle passé. Il n'y a aucun argument soutenable, aucune raison objective ni sur le plan stratégique, ni militaire, ni économique pour ne pas rendre ses territoires au Maroc.

L'occupation espagnole ne se limite pas au territoires de Sebta et Mlilya et les îles, mais elle s'étend au-delà pour englober une part importante des eaux territoriales et de l'espace aérien du Royaume.
La décolonisation du Maroc demeure inachevée, elle constitue une source permanente de crises et de tensions entre les deux pays.

A ce lourd et conflictuel héritage colonial vient s'ajouter le grignotage méthodique, sournois et progressif, des eaux territoriales marocaines pour accroître l'espace maritime espagnol des îles Canaries, le problème de la contrebande intense en provenance de Sebta et Mlilya, la question de l'immigration clandestine et les attentats de Madrid, sont autant de dossiers suspendus comme un volcan en sommeil qui hypothèque l'avenir et la stabilité des relations espano-marocaines.
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