La conférence d'Algesiras 1906
Une trêve dans le partage du Maroc
Antécédents de la question

L'introduction des réformes imposées à certains pays par les puissances européennes tout au long du XIXe siècle et au début du XXe fut le prétexte dont ces dernières se prévalurent pour exercer leur domination coloniale plus ou moins couverte ou déclarée, selon les circonstances. La puissance qui obtiendrait la prépondérance dans l'introduction des réformes, fondamentalement d'ordre militaire et économique, serait aussi celle qui réussira à occuper dans ces pays une position politique et économique prédominante. Deux empires nous viennent tout de suite à l´esprit, tous deux musulmans, à qui l'on pouvait appliquer ce qui précède, l'Ottoman et le Chérifien, dénommés par les Européens, le premier "l'homme malade de l'Orient", et le second "l'homme malade de l'Occident".

Il n'est guère de doute que le Maroc faisait depuis longtemps partie des pays avec lesquels les puissances européennes ou d'autres latitudes signèrent des accords internationaux sur un pied d'égalité. Pour ne nous référer qu'à certains, il convient de mentionner l'accord de paix et d'amitié entre la France et le Maroc, signé le 28 mai 1767, quand régnait en France Louis XV et au Maroc le Sultan Moulay Mohamed, accord qui avait comme base et fondement, celui souscrit antérieurement par Louis XIV et Moulay Ismail en 1682. A l'instar de celui signé avec la France, le Maroc signa au XVIIIe siècle avec d'autres puissances des accords d'amitié et de commerce: en 1767(i) et en 1780(ii) avec l'Espagne; en 1781 avec le Royaume des Deux Siciles, par l'intermédiaire de l'Espagne; et en 1786, aussi par l'intermédiaire de l'Espagne, un traité de paix avec les Etats Unis d'Amérique, trois ans après que ces derniers eurent obtenu leur indépendance.

Particulièrement important pour l'Espagne fut le Traité de paix, de commerce, de navigation et de pêche, signé avec le Maroc à Meknes le 1er mars 1799(iii), qui devait régir les relations hispano-marocaines jusqu'en 1860. La majorité de ces accords avec les pays européens ou les Etats Unis d'Amérique avaient pour objet de réguler les relations commerciales, à l'exception de ceux signés avec l'Espagne, dans lesquels, ce pays frontalier avec le Maroc, par les enclaves de Ceuta, Melilla et les deux presqu'îles, entraient des considérations, d'ordre commercial, ou en rapport avec la fixation des limites territoriales. Il convient de signaler qu'en vertu du Traité de 1799, il était permis à l'Espagne d'entreprendre des actions punitives contre les "moros frontaliers" des enclaves espagnoles, sans que ces châtiments n'entraînent de rupture avec l'Empire chérifien, ce qui empiétait l'autorité du Sultan sur ses sujets, même si sa souveraineté sur le Rif était formellement reconnue.

Au XIXe siècle, la position du Maroc sur l'échiquier international connut un important changement, après la conquête de l'Algérie en 1830, la France s'étant convertie en voisine. Bien que les limites entre tous ces territoires se basaient sur ce qui existait durant la période de la Régence d'Alger, la fixation de la frontière, mal définie selon les Français, servira à ces derniers de prétexte pour mener à bien une politique d'expansion dans la région orientale du Maroc, connue comme les "confins algéro-marocains". L'aide apportée par le Sultan Moulay Abderrahman au mouvement de résistance algérien de l'émir Abd-el-Kader aboutit à la bataille d'Isly, au cours de laquelle les troupes françaises infligèrent une cuisante défaite à celles du Sultan en août 1844.

Si le Traité de Lalla Maghnia du 18 mars 1845 fixait bien la frontière algéro-marocaine, la situation de certains territoires limitrophes sud-sahariens, parcourus par les tribus nomades, demeurait suffisamment imprécise pour permettre l'expansion militaire française à partir de l'Algérie.
Par ailleurs, ce Traité ratifiait un autre antérieur, de septembre 1844, immédiatement après la bataille d'Isly, par lequel le Sultan s'engageait à infliger de durs châtiments aux chefs marocains qui prêteraient aide à l'émir Abd-el-Kader et à ne pas permettre que lui soit porté assistance, secours ou argent, munitions ou autres moyens de guerre, ce qui laissait supposer que si les marocains s'abstenaient de poursuivre l'émir Abd-el-Kader sur leur territoire, ce serait aux Français qu'il incombera de le faire. De nouveau ici, comme ce fut le cas pour l'Espagne, autorisée par le Sultan à punir, le cas échéant les "moros frontaliers" qui s'attaqueraient aux présides espagnols, la France empiétait la souveraineté du Sultan en lui imposant une série d'obligations.

Les autres puissances européennes, particulièrement l'Angleterre, contemplaient les ambitions expansionnistes de la France dans la région avec une apparente indifférence non exempte d'une certaine jalousie. Quand l'Espagne, devançant de peu la France, occupa les îles Jaafarines en 1848, il n'y eut guère de protestations. A vrai dire, tant les îles Jaafarines que les confins algéro-marocains demeuraient suffisamment lointains de Gibraltar pour que l'Angleterre y voie le moindre péril pour son contrôle sur le Détroit. Le plus important pour elle était l'ouverture du Maroc au commerce international, objectif qu'elle finira par atteindre avec l'abolition par le Sultan du règlement douanier prohibitif et du monopole chérifien sur les échanges extérieurs, instaurés en 1814-1815, et la signature le 9 décembre 1856 du Traité anglo-marocain de commerce et de navigation, auquel adhéreront plus tard d'autres pays comme le Portugal, les Pays Bas, la Sardaigne et le Royaume des Deux Siciles.

La France et l'Espagne qui avaient appuyé l'Angleterre dans ses efforts en vue de parvenir à l'abolition des monopoles et la liberté commerciale au Maroc, espéraient bénéficier aussi des dispositions du Traité anglo-marocain de 1856, tout en maintenant les avantages que leurs procuraient les accords antérieurs. Le Traité de commerce hispano-marocain du 20 novembre 1861 est, par plusieurs de ses articles, une copie conforme de celui souscrit par la Grande Bretagne en 1856. Il en est de même du Traité signé par le Maroc avec la Belgique en 1862. Ces traités seront suivis par le dahir du 4 juin 1864, par lequel fut instaurée la liberté commerciale dans tout l'Empire chérifien.

La nouvelle situation créée par l'ouverture du Maroc au commerce international et la libre circulation des marchandises impliquaient en soi la présence de nombreux commerçants étrangers dont le statut réglementaire devait être précisé. A partir du Traité anglo-marocain de 1856, une série de privilèges fut concédée à ces derniers telle que l'exonération d'impôts sauf pour les droits de douane, et le droit de propriété de biens immeubles.

Pour ce qui est des litiges, s'ils concernaient des européens d'un même pays, il correspondait à leur consul de les trancher; ceux opposant des ressortissants de divers pays européens devaient être soumis à un tribunal consulaire international; tandis que ceux qui opposaient des Européens à des Marocains relevaient de la compétence du cadi, qui devait dicter sa sentence en présence du consul, si le demandeur était européen, et de la compétence du consul, qui devait prononcer sa sentence en présence d'un fonctionnaire marocain, si le demandeur était marocain. Il est indubitable que ces dispositions limitaient la souveraineté du Sultan et le délestaient de son autorité sur ses sujets.

La situation s'aggravait quand les privilèges s'étendaient aux sujets marocains employés par les consulats ou par les maisons de commerce. C'était notamment le cas des secrétaires, interprètes et des courtiers ou commissionnaires, auxquels s'appliquait le régime de protection, extensible parfois aux familles, épouses et enfants des protégés, qui se mirent à jouir des mêmes privilèges que les Européens.
Non seulement ils échappaient à la juridiction marocaine, mais ils devenaient exonérés de payer des impôts au Makhzen, ce qui, étant donné le nombre élevé de protégés que parvinrent à avoir certains pays, particulièrement la France et l'Espagne, causait un important préjudice au trésor marocain qui se voyait ainsi privé d'importants revenus. L'accord réglementant le droit de protection entre le Maroc et la France signé à Tanger le 19 août 1863 et l'accord pour l'exécution du droit de protection signé entre l'Espagne et le Maroc le 20 août de la même année, lui aussi à Tanger, concédaient ces privilèges aux Marocains employés par les légations ou les consulats de France et d'Espagne, ainsi qu'aux courtiers et agents marocains employés par les commerçants français ou espagnols.

Il y eut un tel abus du droit de protection que le Sultan, certainement encouragé par la Grande Bretagne, se dirigea, par l'intermédiaire de son délégué à Tanger, aux représentants des pays, pour leur demander que ce droit n'outrepasse pas les limites tracées par les Traités. Une conférence célébrée en 1877 entre les agents diplomatiques pour établir une nouvelle réglementation du droit de protection échoua en raison de l'opposition de la France et de l'attitude de l'Espagne, de même qu'échouera une autre tentative dans le même sens en 1879.

L'Angleterre, qui était alors par l'intermédiaire de son habile représentant Sir John Drummond Hay, la puissance européenne qui jouissait de la meilleure écoute à la cours du Sultan, réussit à faire aboutir l'idée de la Conférence, sauf qu'au lieu de la tenir à Tanger, elle se déroula à Madrid. Célébrée du 19 mai au 3 juillet 1880, sous la présidence de Canovas del Castillo, la Conférence de Madrid, à laquelle participèrent, outre le Maroc, les onze pays européens représentés à Tanger et les Etats Unis d'Amérique, n'apporta, malgré l'appui de l'Angleterre au Sultan, aucun changement substantiel à la situation, en raison surtout de l'intransigeance de la France.

Bien que ce pays reconnaissait qu'il y avait bien des abus pour ce qui est du droit de protection, il considérait que ce régime était nécessaire, compte tenu de l'animosité dont étaient l'objet les Européens de la part de la population marocaine, ainsi que du danger que courraient les sujets marocains, particulièrement de confession juive, employés comme courtiers ou commissionnaires par les maisons de commerce européennes.

La France obtint l'appui des autres puissances, particulièrement celui de l'Allemagne, tandis que les timides propositions de l'Espagne, pays hôte, pour atténuer le droit de protection, en le limitant à l'indispensable, ne connurent guère de succès. La Conférence de Madrid de 1880 conduisit à l'internationalisation de la question marocaine. A partir de là, toute modification du statut quo au Maroc devenait l'affaire de toutes les puissances représentées à Tanger.

Le Sultan Moulay Hassan (1873-1894) avait su jouer très habilement des rivalités entre les puissances européennes pour maintenir le statut quo, principe sur lequel il avait basé sa politique extérieure.
A son décès en 1894, son fils et adolescent de treize ans, tenta avec l'aide du Grand Vizir Ahmed ben Musa, connu comme Ba-Ahmed, de poursuivre cette politique, mais son décès en 1900 laissera le jeune Sultan sans défense, précisément au moment où la rivalité coloniale franco-britannique commençait à laisser place à un rapprochement entre différentes puissances.

En effet, durant le règne de Moulay Hassan, on a assisté à une recrudescence de la rivalité entre la France et l'Angleterre, jalouse la première de la position prépondérante de la seconde auprès de la cours du Sultan, si bien que leur concurrence s'étendit également à d'autres aires géographiques, particulièrement en Asie et en Afrique noire.
L'incident de Fachoda, dans la vallée du Nil, quand une expédition française se heurta le 10 juillet 1898 aux forces britanniques, fermant le passage à Sir Horatio Herbert Kitchener et l'intimant à se retirer, marqua l'apogée de cet affrontement.
Après maints efforts de différentes puissances, la France finira par céder et se résigner à accepter l'hégémonie britannique dans la région egypto-soudanaise. La politique extérieure inaugurée en France par Delcassé favorisait un rapprochement avec la Grande Bretagne pour se répartir amicalement le gâteau colonial. Dans son discours du Trône le 9 août 1899, Edward VII d'Angleterre annonça la conclusion d'un Accord avec le Président de la République française, selon lequel furent tracées "les sphères d'influence sur une grande partie de l'Afrique du Nord"iv.

Ainsi Commença la collaboration franco-britannique, précurseur de "l'entente cordiale" de 1904, qui aura pour l'Espagne des conséquences si importantes. Ce rapprochement entre différentes puissances ne les empêchait pas à chaque fois de maintenir des alliances avec des pays rivaux, la France avec la Russie, l'Angleterre avec le Japon, qui ne tarderont pas à s'affronter lors de la guerre russo-japonaise 1904-1905, au cours de laquelle les armées du Tsar subiront une humiliante défaite face aux forces de l'Empereur nippon. La présence de l'Italie au sein de la dénommée Triple Alliance, aux cotés de l'Allemagne et de l'Austro Hongrie, ne sera pas non plus un obstacle pour que la France signe avec elle des accords en 1901 et 1902, en vertu desquels la France lui laissait la liberté d'action en Tripolitaine, en échange que l'Italie lui laisse les mains libres au Maroc.

Dans le cadre de la stratégie suivie par Delcassé, le pas suivant visait à neutraliser l'Espagne, dont le gouvernement se verra proposer par la France en 1902, par l'intermédiaire de Leon y Castillo, Ambassadeur d'Espagne à Paris, un accord de partage du Maroc, réservant à l'Espagne, une zone plus vaste que celle obtenue précédemment qui comprenait des villes comme Taza et Fès. Le gouvernement conservateur de Silvela ne parvint jamais à signer cet accord, considérant qu'il ne serait pas opportun de le faire " dans le dos de l'Angleterre ", bien que cette attitude espagnole pouvait s'expliquer, après le désastre colonial de 1898, comme une limitation de ses ambitions qui risquaient de dépasser de loin ses capacités. Pendant que le gouvernement espagnol continuait à penser à tort que la France et l'Angleterre ne parviendraient jamais à s'entendre.

Le 9 octobre 1902, l'ambassadeur d'Espagne à Londres, le duc de Mandas, rendit compte d'une conversation tenue avec lord Lansdowne, Ministre britannique des Affaires Extérieures, selon laquelle ce dernier avait affirmé que la Grande Bretagne continuait à vouloir le statut quo au Maroc, mais que si "la question marocaine surgissait", l'Espagne, "unique possesseur de territoires dans cette zone " avait le " droit de faire entendre sa voix"(v). La France et l'Angleterre avaient déjà entamé leurs conversations sur le Maroc depuis 1903 (vi).

A différentes reprises en fin mars 1904, l'ambassadeur d'Espagne à Londres avait consigné l'existence de négociations sur le Maroc entre différentes puissances, il indiquait notamment qu'en raison de l'apparition de certaines difficultés, elles n'avaient pas progressévii. De nouveau, cette fois-ci le 8 avril, l'ambassadeur faisait savoir au Ministre d'Etat que des rumeurs courraient qu'un accord devait être signé entre la France et l'Angleterre (viii). Cette rumeur ne fut pas infondée puisque l'accord franco-britannique a été précisément signé à cette date.

L'Angleterre, comme l'avait promis lord Lansdowne, n'avait pas oublié l'Espagne, bien que ni elle ni la France n'avaient daigné la consulter et, bien entendu, avaient ignoré superbement des pays, comme l'Egypte et le Maroc, objet de l'accord. La dénommée Déclaration Franco-britannique relative à l'Egypte et au Maroc, du 8 avril 1904, composée de quatorze articles, cinq parmi eux restant secrets, laissait les mains libres à l'Angleterre en Egypte, en échange que celle-ci laisse toute liberté de la France au Maroc. Nonobstant, l'Angleterre qui ne voulait pas voir une puissance comme la France en face de Gibraltar, fit pression sur cette dernière pour que soit attribuée à l'Espagne une zone d'influence allant depuis la côte de Melilla jusqu'à hauteur de la rive droite du Sebou, une fois que le Sultan n'y exercera plus son autorité (article 3º des articles secrets).

Il ne restait plus à l'Espagne qu'à adhérer au dit accord franco-britannique, comme elle le fit dans la Déclaration hispano-française sur le Maroc du 3 octobre 1904, suivie de l'accord hispano-français de la même date.

L'accord franco-britannique, suivi de l'hispano-français, ne manqua pas de causer une certaine émotion en Allemagne, particulièrement dans certains milieux comme la dénommée Société Coloniale Allemande, laquelle demandait au gouvernement du kaiser de garantir la situation politique régnant au Maroc et de défendre énergiquement les intérêts économiques et politiques des allemands installés dans ce pays; et que, au cas où la situation venait à changer en faveur de la France, d'obtenir les compensations qui correspondraient à l'extension de ses intérêts économiques au Maroc (ix).

Nonobstant, la goutte qui fit déborder le vase fut la mission dépêchée par le gouvernement français dont le représentant à Tanger, Saint-René Taillandier, se rendit à Fès en début de 1905, pour imposer au Sultan Moulay Abdelaziz toute une série de réformes, qui constituaient de fait un protectorat avant la lettre. En vertu de ces réformes, certaines de caractère militaire, d'autres, économique, la France prenait le contrôle des forces marocaines dans des villes comme Oujda, Fès et Tanger, ainsi que le monopole de diverses grandes oeuvres. Taillandier proposa en outre au Sultan la constitution d'une Banque d'Etat, formé, naturellement, par les grands groupes financiers français. Et, pour comble, Taillandier eut, en plein accord avec son gouvernement, l'audace de se présenter devant le Sultan comme mandataire des puissances représentées à Tanger, ce qui constituait, bien entendu, une imposture, puisque aucune de celles-ci ne lui avait donné mandat pour imposer au Sultan des réformes qui, combien même elles seraient considérées nécessaires, ne devaient en aucun cas être décidées par une seule puissance et pour son bénéfice propre, sinon d'un commun accord entre toutes et comptant avec l'assentiment du Sultan.

Contrairement à toute attente, la France rencontra la ferme résistance de Moulay Abdelaziz décidé à céder le minimum, ce qui ne tarda pas à lui assurer l'inestimable appui du consul d'Allemagne, faisant de ce pays le paladin de l'indépendance et de la souveraineté du Sultan face à l'offensive, chaque fois plus agressive, de la France. Les temps avaient bien changé depuis la Conférence de Madrid de 880, quand l'Allemagne prêtait sans réserve son appui à la France sur l'affaire du "droit de protection".

L'Allemagne, bien que tardivement par rapport à la France et à l'Angleterre, s'était incorporée avec impétuosité à la course coloniale et n'était pas disposée à permettre que soit porté préjudice à ses intérêts économiques. En 1890, elle avait négocié un traité de commerce avec le Maroc et se proposait à continuer à défendre l'égalité des droits économiques, tout en proclamant tout haut qu'elle n'aspirait à aucun avantage territorial.
Le gouvernement allemand, qui avait pris connaissance par la presse de l'accord franco-britannique de 1904 sur l'Egypte et le Maroc, réagit avec une irritation mal dissimulée, surtout pour ne pas en avoir été informée officiellement, comme elle était en droit de l'espérer, ne serait-ce que par déférence ou courtoisie, de la part de pays avec lesquels elle entretenait de bonnes relations, surtout si l'on tient compte que, depuis la Conférence de Madrid en 1880, la question du Maroc concernait toutes las puissances représentées à Tanger.

Pour le cas de l'Angleterre, malgré la rivalité existante sur la domination maritime- l'Allemagne possédait la marine marchande la plus puissante après la britannique-, les souverains de ces pays étaient unis par des liens étroits de parenté : le kaiser Guillaume II, petit-fils de la reine Victoria, était le neveu d'Edward VII, et les relations entre les deux gouvernements étaient plus que correctes. Raison de plus pour que l'Allemagne se sente humiliée, blessée dans son orgueil national.

Le responsable de cette situation n'était autre que le Ministre français des Affaires Extérieures, Théophile Delcassé, dont la politique avait délibérément pour objet d'isoler l'Allemagne. La volonté du gouvernement allemand, présidé par von Bülow, qui occupait en même temps le portefeuille des Affaires Extérieures, de s'affirmer, de démontrer que l'Allemagne comptait aussi sur la scène internationale et ne consentirait pas que soient prises des décisions relatives au Maroc derrière son dos, se traduisit par la visite, impulsée par von Bülow, de l'Empereur Guillaume II à Tanger.

Cette visite eut, comme on le sait, un énorme écho et donna lieu à de multiples commentaires, y compris avant même qu'elle ait eu lieu. Pour l'ambassadeur d'Espagne à Berlin, l'objet de la "virée de Tanger", comme fut qualifiée cette visite, était d'indiquer "de manière explicite" que l'Allemagne suivait avec une grande attention le déroulement des évènements au Maroc, les négociations en cours et tout ce qui pouvait "altérer de quelque façon que ce soit le statut existant" (x).

On exagéra peut-être l'importance de cette visite, particulièrement dans la presse, laquelle parla du "coup de clairon de Tanger", surtout suite au "discours" de l'Empereur Guillaume II, qui ne fut en réalité qu'un communiqué de presse, préparé par Kuhlmann, secrétaire de la Légation allemande à Tanger, basé sur la conversation tenue par le kaiser avec l'oncle du Sultan, Abdel Malek, qui était venu l'accueillir. En tout cas, la déclaration que fit Guillaume II à la Légation allemande le 31 mars 1905 exprima clairement sa position affirmée quant à la défense de l'indépendance et de la souveraineté du Sultan. Réconforté par les paroles du kaiser et par la visite postérieure que lui fit en mai à Fès, Tattenbach, précedemment représentant de l'Allemagne à Tanger et depuis lors Ambassadeur à Lisbonne, ainsi que par l'attitude de rejet par les notables marocains des réformes imposées par la France, Moulay Abdelaziz exprima sa ferme opposition à les accepter. Le Sultan proposait, en échange, sans doute encouragé en cela par l'Allemagne, la convocation d'une conférence internationale sur le Maroc.

Bien que le départ de Delcassé des Affaires Extérieures le 6 juin 1905, obligé, selon ce qui se disait, à démissionner suite à des pressions du chancelier allemand von Bülow, et sa substitution par Rouvier, qui était déjà Président du Conseil, avait contribué à réduire sensiblement la tension entre la France et l'Allemagne, la première était opposée à la convocation de cette conférence internationale. Après de multiples conversations et consultations, Rouvier fit savoir par note au gouvernement allemand que la France ne s'opposerait pas à la tenue de la Conférence, si toutefois le gouvernement allemand s'engageait à ne pas discuter les traités franco-britannique et franco-espagnol de 1904 et fixait avec précision les points qui devaient y être traités.

Le 8 juillet 1905, Rouvier signait avec le prince Radolin, Ambassadeur d'Allemagne à Paris, une déclaration, qui s'en remettait aux notes échangées entre les parties comme base pour fixer le programme de la Conférence. Selon ces notes, l'Allemagne s'engageait à ne pas poursuivre d'objectifs qui lèseraient les "intérêts légitimes" de la France, pour que soient reconnus les principes de la souveraineté et de l'indépendance du Sultan, l'intégrité de son empire, et la liberté économique dans des conditions d'égalité d'accès.

En vertu de cet accord, ainsi que de celui du 28 septembre, l'Allemagne acceptait que la France se chargeât de la police dans la région frontalière entre l'Algérie et le Maroc, mais sur d'autres affaires, comme celles relative à la police des ports marocains et la Banque d'Etat, les deux parties ne parvinrent pas à se mettre d'accord.

Entre temps, en prévision de la prochaine Conférence sollicitée par le Sultan du Maroc, la France et l'Espagne signèrent le 1er septembre 1905 un accord suite à un échange de notes, destiné à "fixer de manière plus détaillée l'esprit et la portée" de l'accord hispano-français du 3 octobre 1904, et de déterminer "l'extension des droits" de chacun des deux pays et la garantie de leurs intérêts. Les différentes parties se mirent d'accord sur des dossiers tels que la police des ports, la vigilance et la répression de la contrebande des armes et les intérêts économiques et financiers. Pour les autres questions, l'Espagne se déclarait "fermement décidée à agir en complet accord avec la France au cours des délibérations de la Conférence projetée, proposant à la France d'en faire autant avec l'Espagne".


Notes

i) L'accord fut signé à Marrakech le 28 mars à l'occasion du voyage de l'ambassadeur Jorge Juan, intendant général de l'armée espagnole, envoyé par le roi Carlos III.
ii) L'accord fut signé en Aranjuez le 30 mai par l'ambassadeur et le Grand Vizir du Sultan Mohamed ben Othman et le comte de Floridablanca.
iii) Le Traité fut signé à Meknes par le Grand Vizir Mohamed ben Othman et l'ambassadeur d'Espagne Juan Manuel Gonzalez Salmon, envoyé par le roi Carlos IV.
iv) Lettre de l'ambassadeur d'Espagne à Londres au Ministre espagnol d'Etat, le 10 août 1899, Archives du Ministère espagnol d'Etat (MEE), Caisse H 1582.
v) MEE, Caisse H1582
vi) Lettres de l'ambassadeur d'Espagne au Ministre d'Etat, du 1er et du 4 d'août 1903, MEE, Caisse H 1582.
vii) Voir spécialement les télégrammes de l'ambassadeur d'Espagne à Londres au Ministre d'Etat, du 24 et du 26 mars 1904, MEE, Caisse H 1582.
viii) MEE, Caisse H 1582.
ix) Lette de l'ambassadeur d'Espagne à Berlin, Angel Ruata, au Ministre d'Etat, du 31 mai 1904, MEE, Caisse H 1335.
x) Lettre de l'ambassadeur d'Espagne à Berlin au Ministre d'Etat, du 22 mars 1905, MEE, H 1335.



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