La Conférence d'algésiras et ses " non-dits "

Il aurait été plus normal que la Conférence soit tenue à Tanger, comme le proposait le Makhzen et le voulait aussi l'Allemagne, mais face à l'opposition de la France, il a fallu penser à un autre lieu, ce qui aboutit au choix d'Algésiras, après que la France et l'Allemagne eussent demandé à l'Espagne si elle acceptait que la réunion se tienne dans cette cité andalouse. La réponse ayant été affirmative, les représentants des deux pays se rendirent à Fès pour rédiger les lettres d'invitation à soumettre au gouvernement chérifien avec un résumé du programme de la Conférence.

Le 14 janvier 1906 le gouvernement espagnol mit à la disposition des délégués étrangers un train spécial depuis Madrid, dans lequel voyageaient également le Ministre d'Etat, duc d'Almodovar del Rio, le délégué plénipotentiaire, Juan Pérez Caballero, et les fonctionnaires du Ministère d'Etat nommé par décret royal. Les plénipotentiaires de Russie et d'Angleterre étaient déjà partis et celui des Etats Unis d'Amérique, Ambassadeur de son pays en Italie, rejoignit directement Algésiras depuis Naples à bord d'un navire nord-américain. Les plénipotentiaires accrédités à Tanger qui devaient participer à la Conférence rejoignirent directement Algésiras depuis le dit port. Le train spécial arriva le jour suivant, le 15, à Algésiras, où l'attendait, accompagnée des interprètes, la délégation marocaine arrivée la veille. Les délégués étaient tous logés à l'Hôtel Maria Cristina, tandis que la Conférence devait se tenir au siège de la municipalité ; la session inaugurale eut lieu le 16 janvier à trois heures de l'après-midi.

Depuis l'ouverture de la conférence de nombreuses réunions bilatérales se tenaient en privé. C'est ainsi que le premier délégué du Sultan, Hajj Mohamed ben LArbi Torres, présenta au Ministre d'Etat espagnol le projet de discours qu'il avait préparé pour la session inaugurale et dont Almodovar del Rio rendit compte au délégué de la France, Paul Révoil, Ambassadeur alors de son pays en Suisse, ainsi qu'aux représentants d'Allemagne, Joseph Radowitz, Ambassadeur de son pays en Espagne, et de celui de l'Italie, le marquis Visconti-Venosta. Révoil ne lui plaisait guère que le discours du délégué du Sultan fasse référence à la supposée affirmation de Saint-René Taillandier selon laquelle, à l'occasion de sa mission à Fès durant les mois de janvier, février et mars 1905, il agissait non seulement au nom de la France, mais aussi en représentation d'autres puissances.
Le délégué français considérait que c'était-là un point de divergence entre Paris et Berlin et que le fait d'en débattre pourrait éloigner les positions et rendre difficile toute entente. Par ailleurs, il releva également l'inconvenance de solliciter une définition de la souveraineté du Sultan et de l'intégrité de son territoire.

Le délégué allemand, Radowitz, admit que les réactions des délégués marocains pourraient être inopportunes, à la suite de quoi ce fut de nouveau Almodovar del Rio qui fut chargé de demander aux délégués marocains de reporter jusqu'à une autre session la lecture du document qu'ils avaient préparé.
En même temps, Tattenbach, le délégué en second allemand, à qui les Espagnols avaient confié la tâche de convaincre les Marocains de supprimer de leur discours toute allusion concernant la qualité de mandataire de l'Europe dont était supposé s'être prévalu Saint-René Taillandier à Fès, mais sans réussir à les convaincre au sujet de la forme qui devait s'entendre par souveraineté du Sultan et intégrité de l'Empire chérifien.

Il faut dire que Tattenbach n'était peut-être pas la personne la mieux indiquée pour convaincre les Marocains sur ce point, alors que lui-même ne voyait pas de raison empêchant que ces derniers fassent les déclarations qu'ils souhaitent ; Almodovar del Rio comme son second Pérez Caballero expliquèrent que cela pouvait embrouiller les choses et, au lieu de renforcer la position du Sultan, l'affaiblirait vis-à-vis de ses sujets.

Les Espagnols, rejoignant totalement la position de la France, firent valoir à Tattenbach que le concept de souveraineté, tel que défini en droit international, appliqué à la lettre au Maroc, laisserait au Sultan la liberté de réglementer son Empire comme il l'entend, rendant ainsi sans objet la Conférence qui est sur le point d'être célébrée.
Quant à l'intégrité du territoire marocain, ils lui exposèrent la difficulté de déterminer les limites de l'Empire sans toucher l'aspect le plus irritant des relations entre la France et le Maroc, arguments qui semblèrent convaincre Tattenbach, qui promit d'insister auprès des Marocains pour qu'ils suppriment les phrases qui pouvaient faire l'objet de polémique. Il échut finalement au Ministre d'Etat espagnol de convaincre le délégué en second marocain, Hajj Mohamed ben Abdeslam El Mokri, de renoncer à demander une définition de ce qu'on devait entendre par souveraineté du Sultan et intégrité de son territoire.
Entre temps, lors de la session inaugurale, le 16 comme prévu à 15 heures, le Président de la Conférence, duc d'Almodovar, exprima dans son discours des idées sur la souveraineté du Sultan, l'intégrité de son territoire et le régime de " la porte ouverte ", auxquelles adhérèrent tous les délégués, y compris celui de la France. Il n'y eut, bien entendu, aucune définition de ces concepts, chacun l'interprétant au mieux de ses intérêts.

Ce qui est connu comme Acte Général de la Conférence d'Algésiras est composé de 123 articles et d'un Protocole additionnel, et se divise en sept chapitres, à savoir :
I. Déclaration relative à l'organisation de la Police;
II. Règlement organisant la vigilance et la répression de la contrebande d'armes;
III. Acte de concession d'une Banque d'Etat;
IV. Déclaration relative au meilleur rendement des impôts et la création de nouveaux impôts;
V. Régime des douanes de l'Empire et la répression de la fraude et la contrebande;
VI. Déclarations relatives aux services et aux travaux publics;
VII. Dispositions générales.

Bien que toutes les affaires fussent l'objet de débat, certaines, étant moins polémiques que d'autres, furent approuvées plus facilement. Au cours de la Conférence, il apparaissait que certains pays qui s'étaient proposés pour une démarche unitaire comme l'Espagne et la France pouvaient par ailleurs s'opposer sur quelques questions si l'un pensait que la position de l'autre risquait de lui porter préjudice. Ce fut le cas quand arriva la discution sur le Règlement en matière de vigilance et répression de la contrebande d'armes, et Pérez Caballero combattit la proposition française d'imposer des contraventions aux contrebandiers en monnaie marocaine (pesetas hassani), (...)

Sur la question de l'application du Règlement de contrebande d'armes, la position d'El Mokri de maintenir la prohibition d'importer des armes de toutes classes, car celles-ci serviraient selon lui à alimenter les guerres tribales, reçut une fin de non-recevoir suite à l'opposition de la délégation belge, partisane de faciliter le " légitime " commerce des armes de chasse, qui reçut l'appui de la délégation espagnole défendant, elle aussi, les intérêts des fabricants d'armes d'Eibar. (...)

Les deux questions les plus controversées concernèrent l'organisation de la Police et la création de la Banque d'Etat.
Au sujet de la première question, la proposition de confier l'organisation de la Police dans les ports marocains uniquement à la France et à l'Espagne rencontra l'opposition de l'Allemagne qui pensait que confier cette tâche à seulement deux puissances était contraire à la liberté du commerce et aurait des répercussions au plan économique.
Tattenbach proposa de créer une organisation internationale, en confiant chaque port à un pays différent ou bien en y octroyant la direction de la police à des pays neutres. Devant le refus de sa proposition d'internationalisation de la Police en confiant son mandat à des officiers de pays représentés à la Conférence, estimée difficile d'application, Tattenbach suggéra que l'organisation de la Police soit confiée au gouvernement marocain lui-même, selon certaines conditions ; ceci fut immédiatement rejeté par le délégué français Révoil selon l'argument précisément de l'incapacité du Maroc à pouvoir faire l'affaire, autrement les puissances n'auraient pas cru utile de se réunir en cette Conférence. Radowitz, plus flexible que Tattenbach, finit par accepter le principe d'une Police franco-espagnole dans les ports marocains. La question était à présent de répartir les ports entre les différentes puissances.

Après des réserves allemandes et des tiraillements entre délégués français et espagnols, ces derniers se mirent d'accord au cours d'une réunion privée que l'Espagne se chargerait de Tétouan et de Larache et la France, de Rabat, Safi, Mogador et Mazagan. La proposition de confier le commandement de la police mixte à Tanger à un officier espagnol, et celle de Casablanca à un français, rencontra l'opposition de la France qui voulait que Tanger soit placée sous la responsabilité d'un officier français, le comandant Fournier, résident déjà sur place. Devant l'impossibilité de parvenir à un accord sur ce point, il fut décidé que le sujet soit examiné dans des négociations ultérieures. Quant à l'Inspecteur général qui devait provenir d'une tierce puissance, il fut décidé que le Sultan confie la charge à un officier supérieur de l'armée suisse, qui aura sa résidence à Tanger.

L'autre question qui, comme la précédente, souleva d'âpres discussions et risqua, elle aussi de faire capoter la Conférence, fut celle de la création d'une Banque d'Etat. La France voulait que cet organisme financier eût un caractère essentiellement français, tandis que l'Allemagne entendait qu'il fût international et indépendant des intérêts d'une seule des Puissances ayant participé à sa création.

Les débats autour de cette question qui opposait la France à l'Allemagne finirent par lasser les délégués qui contournèrent l'écueil par un accord consistant à attribuer aux consortiums français qui avaient souscrit un emprunt en 1904 au Sultan les quatre parts sur les 15 que devait compter le capital social. La délégation française s'opposa aussi à l'espagnole pour laquelle le capital de la Banque devait être en pesetas espagnoles, celle-ci étant la monnaie en usage au Maroc, tandis que la première soutenait que les actionnaires français refuseraient de recevoir leurs dividendes en pesetas. (...).

Après d'interminables discussions, la France finira par céder sur la participation des consortiums français ramenée de quatre parts à deux.
La Conférence fut plus d'une fois au bord de la rupture. Pour en accélérer les travaux, les autres pays ont tenté de faire pression sur l'Allemagne lui laissant entendre que si la Conférence échouait ce serait de sa faute. Comme elle voulait éviter toute rupture, l'Allemagne était ainsi acculée à faire des concessions. (...)

Finalement, le 7 d'avril 1907, la Conférence termina ses travaux et l'Acte fut signé par tous les délégués, excepté les Marocains qui déclarèrent ne pas être en condition d'apposer leur signature sans l'autorisation du Sultan. Les puissances occidentales chargèrent alors Malmusi, délégué de l'Italie à Tanger et doyen du corps diplomatique accrédité en cette ville, de la mission d'obtenir l'adhésion du gouvernement marocain à l'Acte d'Algésiras, ce qu'il fit en se rendant à Fès. Impuissant et résigné, le Sultan Moulay Abdelaziz finit par apposer sa signature le 18 de juin 1906.

Quel bilan peut-on faire de la Conférence?

Tout d'abord, ni la France, ni l'Allemagne ne sortirent pleinement gagnantes. L'Allemagne visait un certain nombre d'objectifs : la reconnaissance de la souveraineté et de l'indépendance du Sultan et de l'intégrité du territoire marocain; l'affirmation du régime de la " porte ouverte " au commerce; le caractère d'organisme international dont devait bénéficier la Banque; le contrôle sur les forces de Police françaises et espagnoles par un Inspecteur Général d'un pays neutre, qui exercerait son mandat au nom de toutes les puissances.
Malgré cela, celle qui avait le plus gagné de fait c'était la France, qui dans la répartition des huit ports marocains, a pu s'assurer le contrôle de quatre de ces derniers et deux autres conjointement avec l'Espagne ; la présence française dans le capital social de la Banque d'Etat, malgré l'égalité apparente entre toutes las puissances signataires, continuait de peser le plus lourd financièrement, par l'intermédiaire du consortium qui avait accordé l'emprunt de 1904 au Makhzen et qui n'était autre que la Banque de Paris et des Pays Bas (PARIBAS)xii, dont le contrôle sur les finances marocaines était ainsi assuré. Au plan politique, en échange, son succès était plus mitigé en raison de la possibilité théorique qu'avaient les puissances occidentales d'intervenir, surtout l'Allemagne, en cas de dépassement des attributions qui lui avaient été assignées.

Quant à l'Espagne, elle fut après la France celle qui en est sortie la plus gagnante. A Algésiras, elle avait obtenu une reconnaissance internationale de ses "intérêts" africains, et atteint une certaine parité avec la France dans sa situation au Maroc.

En Espagne, le thème de la Conférence d'Algésiras fut abordé largement par le Sénat (...) Dans leurs interventions les Ministres d'Etat ont défendu la politique suivie à l'égard du Maroc par les gouvernements respectifs, à savoir : la défense des "droits" et "intérêts" de l'Espagne au Maroc, la collaboration amicale avec la France pour tout changement possible de la situation dans l'Empire chérifien, et la reconnaissance et l'affirmation de la souveraineté et de l'indépendance du Sultan, ainsi que de l'intégrité du territoire marocain. Ce discours était en tous point fidèle à celui tenu par les Africanistes tel Joaquin Costa selon lequel l'Espagne ne partait à la conquête du Maroc que pour mener une politique de "pénétration pacifique", basée principalement sur le développement du commerce et des échanges, et le " rayonnement de la culture espagnole ".

Quant au Maroc, qui était en fin de comptes le principal intéressé, la Conférence n'a tenu aucun compte de ses délégués, qui d'ailleurs intervinrent peu et, quand ils le faisaient, leurs propositions n'étaient que rarement prises en considération. Bien que traités par les autorités espagnoles avec toute la courtoisie et la déférence dues, on peut dire qu'ils étaient politiquement ignorés, puisque la plupart des accords furent adoptés sans qu'ils ne soient en rien consultés. Ce fut sans doute Mohamed Hajoui qui a le mieux exprimé en quelques lignes ce que signifia pour le Maroc la Conférence d'Algésiras. "Ils se rendaient compte"- disait-il, se référant aux Marocains- "que l'Acte n'était pas autre chose qu'un moyen pour la participation directe ou indirecte des étrangers aux affaires de leur pays, ce qui lui fera perdre, peu a peu, son indépendance".

3. Un Acte de vie finalement sans lendemain

L'Acte d'algésiras consacrait les ingérences étrangères dans les affaires internes du Maroc. Les réformes que le Sultan se voyait obligé d'introduire par imposition des puissances occidentales, spécialement la fiscalité, ainsi que la présence de forces de police françaises et espagnoles dans les ports, créèrent un profond sentiment xénophobe au sein de la population marocaine, qui ne tarda pas à se traduire en violentes émeutes contre les Européens. L'assassinat du Dr. Mauchamps à Marrakech le 19 mars 1907 servira à la France de prétexte pour l'occupation d'Oujda le 27 mars, et le massacre, le 30 juillet de la même année, de neuf ouvriers européens à Casablanca, de prétexte pour bombarder la ville le 30 août, causant plus de mille victimes parmi la population.

Le rejet des réformes imposées par les puissances européennes n'était pas nouveau. Le projet du Sultan Moulay Abdelaziz d'introduire, la première fois en 1901 et, plus tard, en 1903, l'impôt connu comme le tertîb avait suscité un vif mécontentement dans la population marocaine, qui voyait d'un mauvais oeil la suppression de l'impôt coranique et un traitement fiscal identique des Musulmans et des "infidèles"xiii, donnant lieu à toute une série de révoltes populaires contre le Makhzen, comme celle du dénommé Bou Hmara qui sévit dans le Rif oriental de 1903 à 1908. Après l'Acte d'algésiras ce rejet, déjà traditionnel, des ingérences étrangères va s'intensifier encore davantage et contribuer à favoriser la cause de Moulay Hafid, en rébellion contre son frère le Sultan Moulay Abdelaziz, qu'il finira par détrôner en 1908xiv.

Au plan international, malgré l'accord politico-économique signé entre l'Allemagne et la France en 1909, par lequel la première, qui déclarait ne poursuivre que des intérêts économiques, reconnaissait à la seconde le droit de consolider la paix et la sécurité intérieures du Maroc avec pour objet de défendre ses intérêts politiques, l'occupation par la France de territoires au Maroc mettait en danger les garanties d'égalité économique reconnues par l'Acte d'algésiras. La réponse de l'Allemagne à la marche de la France sur Fès fut l'envoi, en guise de menace de la canonnière Panther au large d'Agadir le 13 juillet 1911.

La situation tendue exigeait de donner à l'Allemagne une compensation. Par le Traité franco-allemand du 4 novembre 1911, l'Allemagne laissait à la France la liberté d'action au Maroc en échange d'une partie du Congo. Une fois écarté l'obstacle allemand, la France avait la voie libre pour imposer sa volonté au nouveau Sultan Moulay Hafid. Celui-ci, qui s'était soulevé contre son frère précisément pour défendre l'indépendance et l'intégrité de l'Empire chérifien, finira, endetté par le nouvel emprunt de 1910, par succomber à son principal créancier. La France l'obligera à signer le Traité du Protectorat le 30 mars 1912. L'Acte d'algésiras, d'éphémère existence, est alors bel et bien enterré. Ce n'était déjà plus qu'un chiffon de papier.


Notes

Pour les détails, les plus diverse, de la Conférence, voir le document, avec une abondante information, "Chronique de la Conférence", MEE, TR XX/68, Caisse 334.
xii Les Ministres d'affaires Extérieures et des Finances du Maroc, Abdelkrim ben Souleymane et Mohamed ben Abdelkrim Tazi, respectivement, qui négocièrent le 12 juin à Fès avec la Banque de Paris et des Pays Bas un emprunt d'une valeur de 62.500.000 francs, à 5%, amortissable en 35 ans et garanti par le produit des droits de douane portuaires.
xiii Selon cette réforme fiscale, inspirée par les puissances européennes, l'impôt coranique disparaissait comme tel et était englobé en un impôt unique, auquel étaient assujettis en toute égalité les sujets étrangers et protégés et les marocains sans exception. Le terme tertîb signifie en arabe "règlement", l'impôt ayant pris le nom du texte destiné à sa promulgation.
xiv Moulay Hafid avait déjà été proclamé Sultan à Marrakech le 16 août 1907, et en 1908 faisait son entrée triomphale le 16 mai à Meknes, et le 7 juin à Fès, où eut lieu sa consécration définitive comme Sultan. Les puissances occidentales ne le reconnaitront que le 5 janvier 1909.



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